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 "Nous vivons dans un monde où il faut attendre que le sucre fonde "

... Henri BERGSON ...

"Mais il n'est pas interdit de remuer la cuillère"

... Remy CHAUVIN ...

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Pr éface (Pierre Van Bergen)

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 Au lecteur, à la lectrice,

Nous ne nous présentons pas encore comme auteurs ... acteurs ... ou animateurs de ce livre. Nous apparaîtrons progressivement, comme tous les autres protagonistes, dans une démarche collective.

Et toi, lecteur, nous ne te connaissons pas. Il est pourtant dangereux d'écrire sans cibler ses victimes.

Tu peux évidemment faire partie de ces quelques milliers de personnes qui ont vécu peu ou prou tel ou tel pan de cette histoire, et même, nous aurions pu te citer comme d'autres témoins de l'aventure. Nous ne te privilégions pas comme ce premier public ...

Nous nous attaquons au ... public. Du moins, nous y comptons ... Mais, réfléchissons avant d'exprimer ce que nous attendons de lui! La méthode la moins aléatoire tient à définir les cibles possibles selon sa réaction face aux sujets traités. Essayons ...

L'enseignement, l'éducation interpellent - quel drôle de verbe à double sens - en principe tout le monde, au risque de voir les oreilles se boucher et les mains fermer ce livre avec un haussement d'épaules. Ciblons mieux!

Que pensez-vous, vous les Jeunes, de l'enseignement obligatoire, cette belle conquête séculaire de la laïcité contre l'obscurantisme? Peu de choses, sinon que l'école vous fait perdre les plus belles années de la vie?

Enseignants actuels, avez-vous une vision optimiste de votre vocation? Vous croyez-vous capables de mener les jeunes au bonheur de vivre, à la joie d'apprendre pour soi et à la conscience démocratique du citoyen?

Pour vous parents enfin, le déroulement scolaire proposé à votre progéniture et qui devrait lui construire un avenir de rêve, ne dégénère-t-il pas en un cauchemar désespéré?

Bref, l'échec scolaire qui touche la plupart des enseignés, se résume à l'échec de nos écoles, et donc de notre société dont elle devrait faire l'avenir...

Que reste-t-il des grandes et longues grèves des profs de 1990 et de 1996? Où aboutira le mouvement étudiant qui a bouleversé l'enseignement supérieur? Nous posons dans notre démarche un problème digne d'un public large sans doute, et qui s'intéressera peut-être à notre question.

Lecteur, nous ne comptons pas t'épargner. On n'écrit pas, on ne communique pas ses idées et ses expériences pour faire plaisir. Si tu es, par exemple, cher lecteur, un adepte de la culture élitiste, celle qu'on appelle la culture générale, ou un partisan d'une préparation servile de la jeunesse au métro-boulot-dodo, tu es particulièrement visé.

Si, au contraire, tu désires voir changer les choses, tu risques de nous en vouloir, car nous t'envoyons à la face une vérité cruelle: fais-le toi-même envers et contre tout. Il ne suffit pas d'organiser, comme le font de fort sympathiques et respectables organisations, des enquêtes et des colloques sur les problèmes de l'enseignement, de produire des études bien structurées, et même d'étaler des projets éducatifs progressistes. La pédagogie de salon démobilise les militants vite autosatisfaits de leur bonne conscience.

Entre les idéologues qui prônent la révolution pour changer l'école, et préfèrent donc qu'elle ne change pas, et ceux qui, comme ILITCH, rêvent de changer la société en "révolutionnant" l'école, le choix est-il clair? L'histoire montre que ces deux thèses ne mènent à rien.

Si, enfin, tu appartiens à un dernier type de lecteur, à cette majorité silencieuse, à ce troupeau toujours fatigué de vivre, notre intention est de te réveiller un peu.

Mais qui sommes-nous pour oser traiter durement le lecteur potentiel? Des contestataires complexés, des soixante-huitards attardés, des révolutionnaires névrosés?

Nous sommes, bien entendu, des disciples spirituels d'Ovide DECROLY, d'Isabelle GATTI DE GAMOND, de Célestin FREINET, de Francesco FERRER et d'Alexander SUTHERLAND NEILL et d'autres. Tous les enseignants devraient construire leur vocation sur l'oeuvre de ces pédagogues comme un physicien prolonge NEWTON, comme un géographe hérite d'Elysée RECLUS, comme un musicien vit dans le contrepoint de J.S. BACH...

Nous sommes, parmi leurs successeurs, les témoins d'une époque fertile en expériences pédagogiques, de cette période de la seconde moitié de notre siècle - plus exactement entre 1955 et 1990 - qui va de la reconstruction d'après guerre à la désillusion de la crise.

Des enseignants, des élèves, des parents ont rêvé de rendre l'école efficace, démocratique, heureuse. Le mot révolution - qui fait toujours peur - n'est pas de trop pour raconter la saga de cette minorité active et courageuse qui n'attend jamais que le "sucre fonde" pour "remuer la cuiller.”

Dès leurs premières expériences, nos acteurs avaient compris que le système scolaire ne pouvait répondre à leurs espoirs. Aussi avaient-ils choisi de travailler hors de l'école, à côté, quitte à y rentrer lorsque le système leur en donnait l'occasion (en jouant par exemple avec l'espoir du rénové). Le mot parascolaire est dans toutes les bouches depuis longtemps. Pour eux, il a - ou a eu - un sens plus précis que nous expliquerons... Ils avaient donc créé des organisations parascolaires (le préfixe para signifiant aussi contre l'école) et même un mouvement national de jeunesse pour attaquer les écoles de l'extérieur. Un pied dehors, un pied dedans. A cloche-pied?

Bien leur en prit d'entreprendre et de réussir. Pour aboutir à quoi? Les recettes inventées à cette époque n'étaient pas nécessairement mauvaises. Peut-être n'avaient-ils pas été assez loin? Ou le contraire?

Il arrive que des gens soient, comme on dit, en avance sur leur époque. C'est pour eux une situation très motivante, et fort insupportable. On le leur fait payer. Ont-ils vécu leur saga pour rien? C'est le témoignage de quelque cinquante acteurs que nous te livrons. Tu les découvriras peu à peu dans ce livre collectif, en même temps que les "auteurs animateurs.”.. Ils interviennent directement, par interview ou en écrivant avec nous les épisodes de l'épopée. Et nous créons la dimension historique en reprenant des dizaines de publications étalées sur près de quarante ans de bouillonnement pédagogique.

Ils ont gagné des batailles pour le progrès de l'éducation. Ils ont changé des habitudes, ranimé des écoles. Mais ils ont raté la révolution.

On leur a reproché pendant 30 ans d'aller trop vite et trop loin.

Foutaise! La décrépitude des écoles en cette fin de siècle montre qu'il fallait faire plus et plus vite.

Les 85 % du temps, de l'intelligence, des efforts, des jours et des lunes que les acteurs de cette saga vécurent, ont consisté à résister aux rétrogrades, aux imbéciles, aux traditionalistes, aux paresseux. Les 15 % qui leur restaient les ont rendus heureux, efficaces, progressistes et à peine fatigués. Ont-ils gagné ou perdu cette "guérilla" scolaire entreprise pourtant dans des circonstances historiques favorables?

Voilà un principe d'Union avec ceux qui recommencent. La lutte continue.

Il arrive même que des institutions, des écoles, s'aperçoivent qu'elles sortent du lot de la misère pédagogique. Nos témoins ont vécu heureux dans ces Temples où enseigner devenait un jeu, et où apprendre commençait à ressembler à de la joie, où diriger rendait heureux. Alors, ces écoles se sont approchées, consultées, entraidées, du moins en leur sein, la minorité d'acteurs progressistes. Ce foisonnement poussa même les autorités à concrétiser des réformes prudentes.

Une jeune école a gagné son épanouissement à ce moment: l'Ecole moyenne de Ganshoren. Et un vieil établissement, incontournable dans cette saga, un des premiers Athénées royaux (d'enseignement public), réputé pour sa qualité et son côté frondeur, devint" un germe dangereux" du parascolaire et du rénové. Le 29 septembre 1989 fut fermé l'Athénée royal d'Ixelles (dit "Rabelais"). Cinq cents personnes assistèrent à l'enterrement-spectacle sur le thème: "Requiem pour une école, requiescat pour des idées.”

Le rideau se lève, cher lecteur, sur ce préau du 17 rue de l'Athénée. Entre avec nous dans le spectacle ...

Les sept auteurs-animateurs et l'équipe de quatre-vingt collaborateurs

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